Trois vies pour un seul homme 

Comme l'indique le titre de son livre « trois vies pour un seul homme » Claude Lacloche a connu tour à tour une existence de privilégié due à la fortune de son grand-père, la condition d'un déporté esclave envoyé dans un camp de concentration nazi, puis une vie difficile mais libre, ponctuée de voyages liés à des emplois divers et de rencontres sur lesquelles il porte un regard à la fois curieux et détaché.

Pour autant que sa survie au camp dépendait aussi de son attitude mentale, il lui fallut adopter une stratégie consistant à relever le dérisoire et le comique de situations existant au coeur même de la tragédie. Il s'efforça, tout au long de ses deux années de bagne, au cours desquelles sa vie à chaque instant était menacée, de conserver cette même attitude.

Lors de la déclaration de guerre en septembre 1939, il obtient son engagement dans l'armée avant l'âge requis grâce à une autorisation paternelle fabriquée. Au retour du Levant -Liban et Palestine – où il est démobilisé après l'armistice, il rejoint le midi de la France où sa famille s'était repliée. Averti des dangers de la politique hitlérienne fondée sur le postulat de race, la volonté de domination d'une race supérieure allemande sur l'Europe entière, ainsi que l'asservissement des races slaves, dites inférieures, à l'est, il s'engage dans le réseau de résistance « Buckmaster » implanté dans le midi; puis, faisant suite à l'arrestation d'un membre de son groupe et à son démantèlement, sa décision de rejoindre la France libre à Londres ou en Afrique du Nord allait se concrétiser quand il est arrêté à la frontière espagnole qu'il s'apprêtait à franchir.

Le jeune homme, après un passage obligé dans les prisons françaises de l'occupation, arrive en gare d'Oranienburg par le convoi du 27 avril 1943, parti de Compiègne et composé d'un millier de ses compatriotes. d'Oranienburg, les déportés sont dirigés sous les coups de trique et les morsures des chiens SS vers le camp de Sachsenhausen.

Pour les SS, les épreuves successives de la quarantaine imposées aux nouveaux arrivants doivent briser les réflexes d'humanité et le moral des détenus pour en faire des esclaves dociles ne répondant qu'à la terreur inspirée par la schlague, la faim, les humiliations constantes et les exécutions arbitraires.

Claude Lacloche, matricule 64626, comprend qu'il lui faut se fondre dans l'anonymat jusqu'à devenir transparent aux yeux des SS et de leurs hommes de main, les kapos recrutés parmi les détenus de droit commun du camp, s'il veut échapper aux coups.

Après la quarantaine, Claude Lacloche est versé dans un kommando de travail opérant sur l'immense terrain sablonneux de Speer au bord du canal Höllenzollern. Le chantier de Speer, du nom de l'architecte du Reich, ministre de la production de guerre, se compose de grues et de deux hangars géants abritant des fuselages d'avions abattus, des carcasses d'autos, des câbles électriques et téléphoniques, des tuyaux etc. arrivés là par la voie du canal ou du chemin de fer et destinés à être recyclés sous forme de matières premières. Deux milles détenus sont attachés à ce kommando.

Il faut tout d'abord décharger les péniches de leur chargement et ce travail épuisant doit être fait au pas de courses sous une pluie de coups, par tous les temps, sans même pouvoir se protéger de la pluie ou de la neige par un sac de ciment vide. Le pyjama de fibranne rayé retient l'humidité et ne sèche que difficilement. Mouillé le soir, il l'est encore le lendemain et le surlendemain.

Suivent le désossement à mains nus de ces squelettes d'avions ou de véhicules de toute sorte, le dégainage de câbles et de tuyaux, jusqu'au démontage, dans un local clos, de batteries d'automobile renfermant acides attaquant les mains et ammoniac attaquant les poumons. L'enduit goudronné et la poussière de cuivre des câbles couvrent les hommes de la tête aux pieds et les rendent méconnaissables.

Distant du grand camp de Sachsenhausen de 3 kms qu'il faut couvrir au pas accéléré sous les coups des kapos et des SS secondés par leurs chiens, le chantier de Speer est l'un des plus mortifères; les hommes, les Häftlinge, sont obsédés nuit et jour par la faim; les rations de nourriture infecte quasi inexistantes ne permettent pas un rendement profitable à l'effort de guerre entrepris par les nazis en vue de gagner la guerre totale annoncée par Goebels, ministre de la propagande. Qu'importe! des convois de Häftlinge arrivent de toute l'Europe occupée et quand meurt celui dont les forces l'abandonnent en chemin, il est immédiatement remplacé par un tout nouveau Häftling. Les appels, en particulier ceux du soir rassemblant tous les kommandos après l'interminable journée de travail commençant à l'aube, ont souvent raison des forces déclinantes des hommes qui s'affaissent dans le froid redoutable de cette région du Brandebourg constamment balayée par le vent.

Claude Lacloche, heureusement doté d'une constitution solide, travailla à Speer pendant la majeure partie de sa détention. Outre le déchargement des péniches, le démontage de mines magnétiques contenant des métaux précieux et le dépeçage d'engins de guerre, il tasse avec les pieds, à l'intérieur d'une grande cuve, des matériaux divers tout comme s'il s'agissait de grappes de raisin.

Vers la fin de sa détention, il est transféré au Wald, la forêt où sous le couvert des arbres et le vocable d'atelier de précision sont camouflés l'arsenal des SS, des dépôts de carburant, des véhicules, un garage et une gare d'où partent vers le front les trains d'armement et de véhicules.

C'est également dans le Wald, la forêt proche du camp, que résident les officiers SS ; Claude Lacloche est chargé d'entretenir les plates-bandes et les pelouses des représentants les plus éminents de la race des seigneurs. Son transfert au Wald le sauva d'une mort programmée à Speer, enfer dans l'enfer du camp. C'est aussi au Wald, très peu de temps avant l'effondrement du Reich, qu'il devint homme à tout faire dans la cuisine des officiers sous les ordres d'un SS; inquiet sur son sort futur en raison de la déroute militaire allemande, ce dernier lui laisse grappiller quelques tranches de pomme de terre qu'il rapporte au camp quand il peut sous la ceinture du pantalon rayé pour en faire profiter, si peu que ce fût, ses camarades. Il va sans dire que ces pratiques qualifiées de sabotage par l'administration SS lui aurait valu la corde s'il avait été découvert.

L'avance des troupes Soviétiques va jeter les détenus, sous la garde des SS plus nerveux que jamais, sur les routes du Brandebourg et du Magdebourg: pour beaucoup d'entre eux, routes de la mort. Claude Lacloche, de plus en plus faible, de plus en plus émacié, ne pesant qu'une trentaine de kilos, réussit à s'échapper de sa colonne en compagnie de son compagnon de bagne et ami, Robert Franqueville. Ils furent sauvés par une patrouille de soldats Américains et soignés avec suffisamment de patience et de zèle pour que les deux jeunes hommes soient rendus à la vie. Non sans séquelles des épreuves subies durant ces deux années pendant lesquelles le temps leur avait semblé ne pas s'écouler.

Claude Lacloche sera enfin rapatrié, retrouvera les siens, fera du théâtre, du cinéma grâce au concours de son cousin, le réalisateur Yves Ciampi, puis sur un coup de tête, lâchera tout et connaîtra des échecs et des réussites parallèlement à une longue carrière d'amoureux des femmes.

A. FEINBERG

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