Rapport sur le service religieux dans le Camp d'Oranienburg près de Berlin, demandé par notre Saint Père le pape Pie XII à l'Abbé Henri Dupont du diocèse de Tours - France - au cours de l'audience accordée à Castelgondolfo

le vendredi 4 novembre 1949 à 10 h 30.

 

 

 

Très Saint Père: Rentré en France, je m'empresse de vous écrire personnellement, comme vous me l'avez demandé, portant ainsi à votre connaissance le ministère clandestin accompli dans le Camp de concentration d'Oranienburg.

Après 18 mois de captivité militaire, je rentrais dans ma patrie en qualité d'ancien Combattant 1914-1918, le 22 novembre 1941.

En Janvier 1942, une radiographie de la colonne vertébrale montrait une lésion des 9ème et 10ème vertèbres: J'étais réformé 100 % le 13 avril 1942 et allais me reposer chez ma vieille Maman habitant la Chapelle Blanche Saint - Martin ( Indre et Loire). Ce petit village se trouvait situé à 5 kilomètres de la ligne de démarcation.

Dans cette localité, j'ai hébergé les prisonniers de guerre évadés et toutes les personnes traquées par l'occupant. (Ces services ont été rendus par charité, aucune rétribution n'a été acceptée, soit pour la nourriture ou les vêtements procurés).

Dénoncé aux Allemands par un faux prisonnier de guerre que j'avais hébergé chez moi pendant 8 jours, j'étais arrêté par la Gestapo le 10 septembre 1942. Mis en prison à Tours, je partais pour le Camp de concentration de Compiègne le 4 Novembre 1942. Je suis le premier prêtre français interné dans ce camp au milieu des communistes.

Monsieur le Chanoine Rodhin, créateur de l'Aumônerie des prisonniers de guerre, ayant appris mon internement me nommait Aumônier de ce camp. ( nomination acceptée par les autorités allemandes)

J'organisais de suite une chapelle dans un local mis à ma disposition; j'obtins à cet effet, d'un allemand catholique, menuisier de profession, un autel avec tabernacle, et il fut possible de conserver le Saint-Sacrement.

Trois semaines plus tard nous étions six prêtres.

Je célébrais la messe dans le matin. L'appel terminé, le prêtre de service chantait la messe du jour. (la chapelle est comble) 4 Messes basses se succédaient.

 

A 11 heures, Chapelet ; l'après-midi, visite des internés dans les locaux; à 15 heures: un 1/4 heure de catéchisme; nous nous efforcions de le rendre vivant; les détenus y assistaient très nombreux; suivait la prière du soir et la bénédiction du Très Saint-Sacrement. A Compiègne, j'ai baptisé clandestinement après avoir fait compléter l'instruction des catéchumènes par un Père Jésuite interné, un juif et un avocat.

La chapelle fermée à clef, témoins le Père Jésuite et le Colonel Millau (décédé à Bergen-Belsen), j'ai baptisé avec la burette d'eau. La Première Communion fut donnée le lendemain 20 Janvier 1943.

Le Juif est rentré; sur sa demande, les papiers, signés de l'Archevêché de Tours lui ont été fournis pour le complément des cérémonies.

23 Janvier 1943 - Départ pour l'Allemagne.

Prévenus seulement 1/2 heure avant le départ, de nombreux détenus arrivèrent à la Chapelle demandant à se confesser et à communier. Devant l'impossibilité d'entendre les confessions, je donnais l'absolution générale, Indiquant qu'ils étaient tenus de se confesser dès que possible; je distribuais la Sainte Communion, consommant ensuite le reste des hosties consacrées, pour éviter tout sacrilège possible. J'enfermais vases sacrés et ornements dans la valise - chapelle et nous partions pour le rassemblement.

Après deux jours de voyage, entassés 80 et plus par wagon, nous arrivions à Oranienburg le 25 Janvier 1943 à 4 heures du matin. Débarqués dans le gel et la neige, encore vêtus de nos soutanes, nous fûmes maltraités et matraqués. L'Abbé Thenaisy du diocèse de Chartres, âgé de 63 ans, reçu plus de 100 coups de cravache. Nous sommes conduits au camp sous les coups et les morsures des Chiens S.S.

Dès l'arrivée au camp, dépouillés de tout ce que nous étions porteurs, y compris nos objets religieux, notre nom disparaissait pour faire place à un matricule. Après une douche glacée, nous fûmes revêtus de l'habit de bagnard. Les prêtres rassemblés furent prévenus que tout culte était formellement interdit, sous peine de pendaison - " Il n'y a pas de Bon Dieu ici" ­nous dit un S.S.

Après 15 jours de quarantaine, placés dans un block spécial où la surveillance redoublait de vigilance, nous fûmes obligés de garder le silence pendant deux mois, puis la surveillance se relachant un peu, nous décidâmes d'agir lentement et avec prudence. Des brimades de toutes natures nous étaient imposées: c'est ainsi que le mercredi des cendres 1943, prêtres polonais et français ont été obligés de passer la journée à genoux dans l'eau (dans les cabinets) et frotter jusqu'à usure complète des briques sur le carrelage. Séance renouvelée le Vendredi - Saint.

Au début de la 1ère séance, voyant que cette injustice nous était infligée à cause de notre Sacerdoce, nous avons chanté le Magnificat; - pas de réaction de la part du gardien, - nous entonnons le Te Deum: aussitôt le chef de block pénètre tel un fauve et nous menace d'une bêche qu'il brandit au-dessus de nos têtes. Nous nous sommes tus et avons continué le travail. .

Le soir du mercredi des cendres, nous avons recueilli quelques cendres dans une boite; après les avoir bénites d'un signe de croix, cachés derrière un block, la nuit tombée, nous nous sommes imposé les cendres.

Le Vendredi-Saint, après l'appel du soir, à la tombée de la nuit, ayant fabriqué de toutes petites croix, nous parcourions la place d'appel par petits groupes en méditant le chemin de la Croix.

Le Lundi de Pâques 1943, un prêtre hollandais me demande si je désirais communier; pour la première fois à Oranienburg, je communiais au . pied d'un lit, caché sous une couverture; le lendemain, j'ai pu de nouveau, recevoir mon Dieu, caché dans les lavabos. Je n'ai jamais su comment les hosties étaient parvenues jusqu'à nous.

Réconfortés par ces communions, nous aspirions à conserver la divine Présence parmi nous, dans les barbelés.

Des colis, adressés à des prêtres polonais, venus de leur patrie, arrivant peu après, contenaient dans une double paroi de carton, soigneusement attachée au fond du paquet, des pains d'autel, et dans un pain assez gros, deux petites bouteilles de vin (ces envois furent renouvelés par la suite) . Un prêtre hollandais pu obtenir d'un détenu hollandais catholique ayant la garde du block où était enfermée notre valise - chapelle, un missel. Nous aurions peut-être pu obtenir un calice, mais les fouilles étaient sévères et dangereuses; un calice trouvé dans les quelques objets laissés à notre disposition, c'était la pendaison Nous avons décidé de faire d'une petite boite de sauce tomate, bien nettoyée au sable, un calice; d'une boite de pastilles en fer-blanc, un ciboire.

Pendant qu'au centre du block, nous parlions assez fort pour tromper la surveillance de notre gardien, un prêtre se couchait sur la paillasse d'un lit au troisième étage, non loin d'une petite fenêtre, caché par des couvertures. Le prêtre étendait près de lui un mouchoir très propre qui devenait autel et corporal, posait dessus le calice improvisé et le ciboire rempli de toutes petites parcelles, le missel tout près: la messe du jour était célébrée entièrement (ces messes étalent célébrées lorsque la provision de parcelles était épuisée.)

La Messe terminée, par un signe convenu avec le célébrant, les prêtres se glissaient près de lui les uns après les autres et recevaient les parcelles consacrées, souvent dans une boite à cirage bien nettoyée au sable. J'al porté sur moi le Saint-Sacrement pendant près de 28 mois; le jour dans une poche sur mon coeur, la nuit je déposais ce précieux trésor sous la paille qui me servait pour reposer la tête afin de pouvoir fuir avec, en cas de bombardement par l'aviation alliée, comme il est arrivé plusieurs fois.

Au camp, nous avions pris pour devise:" Charité, Détachement, Amour des âmes"

Soumis au travail comme tous les détenus, notre ministère clandestin commençait après l'appel du soir. Consoler ceux qui étaient frappés pendant la journée, soutenir ceux qui avaient reçu de mauvaises nouvelles, entendre les confessions, donner la Sainte-Communion. Les confessions étalent entendues en se promenant; la Sainte-Communion donnée derrière un block, cachés sous une voiture parfois auprès des S.S. perchés dans leurs miradors. Nous essayions surtout de ne pas attirer l'attention.

Les Catholiques venaient s'entretenir avec nous. Les incroyants, les Communistes surtout nous observaient. Notre charité, notre détachement nous faisant tout à tous, sans distinction de nationalités,de races, de religions. Nous avons très vite conquis l'estime de tous, ce qui facilitait grandement la tâche.
Pendant l'année 1943, ilnous fut impossible de pénétrer auprès des malades dans les blocks-infirmerie; ils mouraient sans secours religieux. Pendant l'appel du matin et celui du soir, je donnais l'absolution générale pour les mourants. Je sais très Saint-Père, que théologiquement, ces absolutions ne sont pas valides, que le malade doit être prévenu et présent, mais je me sentais poussé à agir ainsi. Nous vivions dans de telles conditions que les règles liturgiques et canoniques ne pouvaient prévoir.

Dans la suite, le règlement du camp autorisa les déportés à visiter leurs camarades malades le dimanche de 14 à 16 heures. Nous profitions de ces deux heures pour porter aux malades ce que nous pouvions recevoir dans les paquets envoyés par nos familles; Confesser, communier,et donner l'extrême­onction aux mourants ( j'avais pu ,par un tour de force garder près de moi l'ampoule contenant l'huile des infirmes.) Un dimanche que je passais dans une salle, un malade était sans connaissance et comme on m'appelait auprès d'un mourant qui réclamait ma présence j'oubliais de donner au premier l'absolution sous condition. Je continuais à parcourir les salles de malades et lorsque je revins à la baraque du malade sans connaissance la porte était fermée. Je suppliais la Très Sainte Vierge de me le garder jusqu'au dimanche suivant, disant que je considérerai là son accord dans notre ministère. Le dimanche suivant, dès l'ouverture de l'infirmerie, je me dirigeais immédiatement auprès du moribond. Je le trouvai en pleine connaissance, ie lui donnai l'absolution et l'Extrême onction; je fis de même pour un autre malade qui était dans la même salle, et tous les deux, dans la nuit suivante à 3 heures du matin, partaient pour leur éternité.

Sans trahir de secret, je puis affirmer que la souffrance et la mort ont ramené bien des égarés.

Un soir, le Baron de Vomécourt, habitant un block de tuberculeux, vint me prévenir qu'un jeune Français de 18 ans mourant, réclamait ma présence pour se confesser. Personne ne pouvait pénétrer dans ce block. Après une courte prière, j'essayais de pénétrer. A la porte de la cour: un gardien Allemand. Je parle avec lui, lui offre une cigarette, puis une seconde, enfin, je le suppliai de me laisser pénétrer; il hésite tout d'abord disant que je pouvais être pendu et lui aussi. J'insistais encore, il ouvrit la porte, me laissa passer et la referma aussitôt. J'arrive au block, le chef me reconnais, me pose quelques questions: j'étais reconnu comme prêtre. La conversation serait trop longue à rapporter. Malgré les menaces de mort, j'arrive près du mourant. Cet adolescent reçut l'absolution et l'extrême -onction dans des sentiments admirables de foi. Puis passant ses mains déjà glacées autour de mon cou, m'embrassa, me demandant de porter ce baiser à sa mère, si j'avais la grâce du retour, et me fit ses dernières recommandations.

A un moment donné, les malades étalent si nombreux qu'ils ne pouvaient plus pénétrer à l'ambulance pour les soins. Touchés de cette détresse, de ces souffrances, nous avons essayé de porter secours à ces malheureux. Déjà des infirmiers français avaient décidé de nous apporter en cachette ce qui pourrait nous permettre de soigner ceux qui ne pouvaient parvenir jusqu'à eux.

Nous nous Installions derrière des baraques, et là, protégés par des camarades faisant le guet, nous essayions de soulager, de soigner dans la mesure de nos faibles moyens. Ce ministère nous ouvrait les coeurs. SI nous avions été surpris ou dénoncés, c'était la pendaison. Tout secours apporté à un détenu hors de l'ambulance était considéré comme acte de sabotage et puni comme tel.

Au cours de mes 33 mois de déportation, je fus appelé officiellement une seule fois auprès d'un blessé.

En mars 1944, au cours d'un bombardement en plein jour, des bombes Incendiaires destinées aux S.S. tombaient sur notre camp; trois blocks flambaient; un Français de Nantes * (Loire - Inférieure) fut très grièvement brûlé. Porté à l'Infirmerie avec d'autres blessés, le médecin S.S. déclare: " - Ils ne sont plus bons que pour le crématoire.-" Le Français entendit, appela l'interprète et déclara:" - Je ne suis pas un chien, je suis catholique, allez me cherchez l'Abbé Dupont -" J'ai pu pénétrer jusqu'à la salle où étalent hospitalisés les blessés; après l'avoir confessé, je revins le soir pour le communier secrètement.Il est mort généreusement, offrant par Sainte Anne, patronne des Bretons, sa vie pour la paix du monde, pour que la France soit plus belle et plus chrétienne, pour sa famille. Ce sont ses dernières paroles.

En Janvier 1945, les armées russes avançant sur Berlin, nous fûmes désignés pour le camp de Bergen-Belsen. Faisaient partie du convoi: 45 prêtres et pasteurs protestants, 9 consuls généraux yougoslaves. Partis d'Oranienburg le 4 février 1945, nous arrivions à Bergen-Belsen le 5 février. Deux heures après avoir pénétré dans le camp. Prêtres, Pasteurs et Consuls étaient emmenés dans un petit camp dit "d'extermination". La vie et le martyr qui nous fut Imposé est Impossible à décrire par lettre. Je m'excuse, Très Saint-Père, de n'en pouvoir parler.

 

C'est dans cette misère qui n'a pas de nom, qu'atteints du typhus, sans soins et sans nourriture, que sont morts tous mes confrères, mes camarades dont le Duc d'Ayen, avant l'arrivée des libérateurs, les Anglais, le 15 avril 1945.

Tous sont morts courageusement, offrant leur vie pour l'Eglise et la paix du monde.

Je suis, hélas, le seul prêtre français rescapé sur huit.

Lorsque j'ai pu quitter, par avion, l'Allemagne le 4 juin 1945, atteint du Typhus, 4 vertèbres décalcifiées, poumon droit voilé, nous n'étions plus que 4 survivants sur 45 : 3 prêtres polonais et moi.

En résumé, Très Saint-Père, j'affirme qu'il y avait grande joie dans cette souffrance: joie de pouvoir, malgré les menaces de mort, apporter clandestinement à nos frères catholiques, le secours de notre sainte religion, dans notre vie de bagnard.

*Alexandre HUCHON de Rézé-Nantes il possédait une quincaillerie à Rézé.

 

 

Malgré une santé très précaire, je n'ai pu reprendre de ministère depuis mon retour; je marche dans un corset de cuir armé d'acier. S'il me fallait reprendre cette vie, je ne pourrais pas dire non, je répondrais: présent.  

Très Saint-Père, c'est au cours de cette déportation, exilés sur une terre étrangère, maltraités à cause de leur sacerdoce, dans le froid, la faim et la misère, mais aussi dans la charité, le détachement total, et l'amour des âmes, que les prêtres déportés, vos fils, ont écrit la page la plus belle au livre de leur sacerdoce.  

Très Saint-Père, Daignez nous bénir.