Bulletin

En cette fin de matinée du 18 janvier 1944, il neigeait sur Heinkel. Une neige aux flocons gras et épars, comme tombant à regret d’un ciel d’hiver mais presque clément après la froidure des semaines précédentes.
Dans des circonstances que je ne saurais rappeler, je me trouvais seul, et désœuvré à l’angle du Hall 4, le plus proche de la place d’appel.
Bien loin de Heinkel, je pensais à ce qu’aurait pu être cette journée d’anniversaire de mes vingt ans si je m’étais trouvé en famille, dans ma molle et douce Saintonge, malgré la dureté des temps.
Nul doute que ma mère – sainte femme – aurait trouvé le moyen de me faire, à l’aide de farine de maïs, un gâteau épais, roboratif qu’en parler local on appelait « millas ». Ou, peut-être, aurait-elle fait cuire dans le four de la cuisinière à bois, un de ces « fiounas », plat d’œufs au lait à fine croute dorée, roussie par endroits. J’étais transporté si loin dans mon rêve quand un gazouillis me fit relever la tête. Sur la cornière du Hall, une minuscule boule de plumes s’égosillait. De mes jeunes yeux, j’identifiai un rossignol des murailles. Vif et indifférent aux turpitudes des lieux qu’il surplombait de vingt mètres, il lançait ses trilles de droite et de gauche. J’étais émerveillé par tant de grâce inattendue et d’insolente liberté. Mais, bientôt, le charme se rompit avec le soudain envol de mon oiselet en direction du bosquet de pins proche du Hall 6.
Revenu à la réalité enneigée du kommando, je me dirigeai à pas lents vers mon Block. Les chaussures à semelles de bois qui m’avaient été dernièrement attribuées, sans souci de la pointure, trop petites, me faisaient souffrir et alourdissaient ma démarche.
Sur mon chemin, quatre ou cinq camarades français, eux aussi désœuvrés, m’arrêtèrent. Un an plus tôt à Compiègne, j’avais connu l’un d’eux, conducteur de métro. J’avais alors apprécié son humeur enjouée autant que la fermeté de ses convictions politiques. Ayant observé ma marche laborieuse, il me lança, goguenard : « Alors, Chataigné, tu transportes des kartoches dans tes galoches ?. Les kartoches, c’était le nom russe, quelque peu déformé, donné aux patates.

J’ai ri de cette boutade ; j’en avais aimé la drôlerie et… quand on aime on a toujours vingt ans !

 

Guy Chataigné
Matricule 58067