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Commémoration pour les vingt-sept fusillés du 11 Octobre 1944

 

La Mission de délation confiée à Roumi au hall 8 de Heinkel à l'été 1944 n'est qu'une petite partie du vaste plan policier lancé par la Sonderkommission de la Kripo (commission spéciale de la police criminelle du Reich) nommée pour enquêter sur les activités clandestines des détenus d'Oranienbourg­Sachsenhausen et de ses Kommandos. Dirigée par le S.S. Obersturmführer Cornely, elle décèle vite l'existence d'une résistance qu'elle a maintes fois décimée parmi les communistes allemands, mais qu'elle retrouve maintenant élargie à toutes les nationalités et à toutes les opinions. Méthodiquement, elle s'adjoint des mouchards dans tout ce qui peut conduire au mouvement clandestin, les hommes occupant une place administrative, ceux qui font l' objet de plusieurs dénonciations, les saboteurs pris sur le fait. Le 27 mars 1944, l'enquête prend une plus grande dimension. Dans une chronologie du camp, l'ancien Lagerâltester Harry Naujocks en relate le développement : « Le détenu politique Friedrich Bücker est surpris dans une pièce du block 2 (Block-séchoir) du grand camp par le Sturmbannführer Lauer et l'Obersturrnführer Rossner en train d'écouter la radio sur un appareil clandestin. Au cours de la fouille exécuté immédiatement, on trouve une machine à écrire et des tracts intitulés: "Instructions pour le travail révolutionnaire dans la Ruhr:' A la commission spéciale de la Kripo est adjointe une section de la Gestapo Qui se charge de l'instruction de ce cas. Les détenus Willy Grübsch et Dietrich Hornig sont arrêtés. »

En mars 1944, des dizaines de communistes allemands, sont incarcérés au block 58.
Sachsenhausen apparaît donc aux yeux des enquêteurs comme un centre d'opposition clandestine ouvrière pour toute l'Allemagne, en plein cœur de l'empire de Himmler. Et cela en accord avec toute la résistance antinazie européenne, des Soviétiques aux Français, comme le prouvent les nombreuses dénonciations concernant Heinkel. Les arrêtés de cette période aboutissent au block 58, devenu block d'isolement. C est le domaine réservé de Kuhnke et de la Gestapo. Cent soixante-cinq détenus restent groupés au block 58 depuis juillet. La plupart sont atrocement torturés, principalement les Allemands qui, pour les S.5., sont des traîtres à leur pays et les initiateurs du mouvement. Mais leur organisation est si fortement ancrée dans le camp qu'elle ne faiblit pas, pas plus que celles des Russes et des Français, qui sont aussi durement frappés par cette répression. Mais le Reichsführer Himmler exige des têtes parmi les isolés du block 58. Tout cela est vain. Les S.5. ne parviennent pas à décapiter l'organisation internationale du camp. Le 10 octobre, arrive l'ordre de Himmler: vingt-sept politiques dont trois Français doivent être exécutés dans la nuit... Les S. S., casqués et en tenue de combat, se rassemblent sur l'ordre de Kaindl. .. Sur les registres officiels la liste des vingt-sept martyrs est suivie à chaque nom de la mention "Auf Befehlt erschossen" (Fusillé sur ordre). Ils sont vingt-quatre antifascistes allemands, vingt- quatre communistes assassinés pour avoir poursuivi le combat antinazi avec des résistants d'autres nationalités et d'autres opinions, dont trois Français. Aux S. S. et à leurs polices, il reste en effet à écarter de Sachso les présumés dirigeants ou acteurs de la résistance clandestine demeurés au secret après la fusillade et, d'abord, ceux qui, de par leurs fonctions en savent trop. Le 25 octobre, ils sont cent deux à partir pour Mauthausen. En réalité, ils sont cent trois, car, en dernier heure, le principal mouchard de la commission Cornely est ajouté à leur groupe. C est le tagerâltester de l'époque, Kuhnke, un détenu allemand "asocial" au triangle noir. Dès son arrivée à Mauthausen, ce "transport" n'est pas conduit aux douches, ni immatriculé aussitôt comme c'est l'habitude. Il est isolé dans une baraque où chacun doit coudre sur ses vêtements de Sachsenhausen un rond rouge qui sert de cible. Mais le Comité international qui anime la Résistance intérieure du camp de Mauthausen est en alerte. Conseillés et aidés par les résistants de Mauthausen, les cent-deux se débarrassent de leurs dangereux points rouges, au bout de trois à quatre jours et sont absorbés dans les différents kommandos. La solidarité antifasciste joue à plein pour eux. Les vingt-sept fusillés du 11 octobre, les cent-deux du transport spécial de Mauthausen du 25 octobre: la répression est lourde mais n'aurait-elle pas pu être plus lourde, même s'il y a eu, hélas, d'autres victimes de la Sonderkommission qui restent inconnues? A cela il convient de répondre que, sur ces cent vingt-neuf hommes et les autres qui ont été mis au secret et torturés au block 58 cellulaire, aucun n'a fait le jeu de l' ennemi.

Un premier aveu aurait déclenché une série impressionnante d'arrestations.

 

 

Roger BORDAGE
président du Comité International de Sachsenhausen, le 17 octobre 2010