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La vie au camp.

Le bombardement du kommando Heinkel

Le 18 avril 1944, en début d’après-midi d’une journée printanière, nous rappelant la fin de l’hiver qui était notre hantise, le scénario précédant à chaque alerte se mit en place: on vit les servants de la pièce d’artillerie anti-aérienne, placée sur la plate-forme de cette tour, monter, débâcher les canons et se mettre en position.

La grande porte, du fond du hall 5, par où sortaient les ailes terminées, grande ouverte ; en face, de l’autre côté des barbelés, dans un angle, une construction métallique, genre de tour, arrivant au niveau du fait des arbres, constituant le bois, dans lequel l’usine était implantée.

L’alerte sonna quelque temps après ; nous nous dirigeâmes, comme à chaque alerte, vers le bâtiment parallèle au hall et descendîmes sous l’aile droite transformée en dortoir pour les détenus allemands de droit commun, aile surnommé bloc discret. Les déportés des autres nationalités logeaient dans des baraques.

A chaque alerte nous nous groupions là, pour nous informer auprès des allemands répartis dans tout le camp et en contact avec les civils et nous procurer des informations sur la guerre et la vie à Berlin. La fin de l’alerte sonna et lentement nous prîmes à regret le chemin de l’atelier. Aussitôt arrivés à nos postes de travail, des ordres hurlés de toutes parts nous renvoyèrent aux abris. C’est avec mauvaise grâce et regret de quitter ce beau soleil que nous y retournâmes, lentement et convaincus de l’inutilité de cette précaution; travaillant au fond du hall, j’étais dans les derniers.

Dès notre sortie du hall, la terre se mit à trebler et c’est sous la première vague de bombes que nous descendîmes par l’escalier central. Un groupe de vorarbeiters nous empêcha d’entrer  ; nous remontâmes et nous dirigeâmes vers le bout du bâtiment où se trouvaient la cuisine et un autre escalier.

Des détenus profitant de la panique, les vitres étaient brisées, ramassaient des paquets de margarine et certainement d’autres marchandises dans les cuisines. Un SS, révolver à la main tirait sur eux. Nous descendîmes par l’extrémité du bâtiment et essayâmes de trouver une place. La pièce était bondée et nous réussîmes à nous asseoir à terre le long du mur; il y avait avec moi : Benot, Stiquel, Adam, Giquel et quelques autres français.

Une deuxième vague lâcha ses bombes, deux tombèrent dans la cave où nous étions ; une autre éclata juste derrière nous dans la galerie où s’ouvraient les fenêtres du sous-sol. Ensevelis sous les pierres et la terre, une forte odeur de poudre et un trou où, une fois la poussière dissipée, nous vîmes la lumière du jour. Nous nous dégageâmes de l’éboulement, ceux qui étaient assis à nos pieds déchiquetés ; nous nous hissâmes à l’extérieur passant près des cadavres étendus sur le sol, l’un avait la cuisse ouverte et un autre le crâne.

Dans l’escalier de la tour du canon, un cadavre plié en deux sur les poutrelles. Un SS tué au coin des barbelés, peut-être celui qui faisait des cartons dans la cuisine. On ne voyait pas le ciel, des incendies et de la fumée partout. Une troisième vague de bombes que l’on entendait descendre nous fit nous coucher sur le sol. Notre réflexe fut de rejoindre la place d’appel, où nous ne risquions pas de recevoir des morceaux de bâtiments sur la tête.

Après le passage du couloir central du bâtiment sous lequel nous étions, nous débouchâmes sur la place complètement bouleversée par les cratères de bombes. Nous nous jetâmes dans ces entonnoirs. L’aile du bâtiment au-dessus du dortoir des Allemands était affaissée et le baraquement du baukommando en face brûlait. Plus tard on apprit que certains restés dans ce block n’eurent pas le temps de sortir. Après quelques minutes, la fumée un peu dissipée, un camarade pointa son doigt vers le ciel en montrant les avions. Je regardais, puis me frottais les yeux et je m’aperçus que j’avais perdu mes lunettes ; je ne m’en étais même pas rendu compte

Gicquel, qui se trouvait dans le même trou que moi, fit la réflexion :" c’est pire qu’à Verdun". Les avions repartirent et petit à petit nous sortîmes timidement de nos trous en regardant de tous les côtés.

Le dortoir, aménagé sous l’aile du bâtiment affaissé, avait brûlé et la plupart des occupants, ne purent se dégager de la fumée et des flammes alimentées par les lits à trois étages et leurs paillasses en fibre de bois. L’odeur était infecte. Déjà des cadavres calcinés, très raccourcis, s’alignaient sous le couloir où nous étions passé. Je reconnus celui d’un camarade de Vigneux à Fontevrault avec moi, par sa ceinture à hernie.

Les bâtiments brûlaient, des lances à incendie un peu partout arrosaient les brasiers. Les vorarbeiters cherchaient à récupérer les détenus qui passaient à leur portée pour faire déblayer. A part ce que l’on pouvait accorder aux blessés pour les transporter et dégager ceux qui restaient encore dans les caves, nous nous défilions pour les autres corvées, c’était un jeu de cache-cache dans la fumée.

Je revins vers mon block, le 5c. Une partie, notre dortoir, était effondrée jusqu’à la moitié ; la salle commune et l’autre aile servaient d’infirmerie, on y amena les blessés. Un interprète de ce block, Boris, d’origine russe, vivant en France, grièvement blessé, mourut sur une table. D’autres aussi ; plusieurs prirent le chemin de l’infirmerie du grand camp.

Nous parcourûmes le camp, il n’y avait plus de vitres à notre hall, le compresseur était démoli. Plusieurs bombes avaient détérioré ce côté. Beaucoup n’explosèrent pas et restaient enfoncées dans le sable. Peintes en jaune, munies d’une petite hélice à l’avant, certaines portant une marque de choc, la date de fabrication et la provenance peintes en lettres vertes sur le côté. Je me souviens d’une date : février 1944. Vers le silo à pommes de terre, le poste central des luftchutzes, en partie effondré, inondé, ensevelissait plusieurs responsables. Devant un coin du hall 3, un abri individuel reçut une bombe de chaque côté, le vorarbeiter se trouvant à l’intérieur fut tué.

Plusieurs bombes éclatèrent dans la cave du hall 7, des cadavres déchiquetés, durent être chargés à la pelle dans une remorque.

Au hall 4, une bombe traversa et s’enfonça dans le sol sans exploser; qu’elle dut être l’anxiété de ceux qui se trouvaient dans le voisinage.

Dès qu’ils en eurent la possibilité, les ss nous rassemblèrent pour un appel et nous répartirent en corvée de déblayage. Les conduites d’eaux étaient crevées et, en quelques jours, les poux nous envahirent ; un jour j’en tuais 140 à peu près. Le soir on nous distribua une tartine et du café, on s’organisa pour la nuit.

Devant l’impossibilité de travailler dans le hall 5, on installa les ailes sur leurs supports dans les rues du camp. Des compresseurs mobiles remplacèrent celui démoli et on continua notre travail en plein air ; les journées étaient encore fraîches et nous étions mal vêtus pour ce climat, aussi nous étions transis.

Après le bombardement, les ss ouvrirent les barbelés derrière les halls 3 et 5 pour permettre d’aller dans le bois pendant les alertes. A chaque fois, une multitude de petits éclats d’obus de la flack descendaient en bourdonnant un peu comme des abeilles ; nous nous collions le long des arbres. De temps en temps on voyait un Häfling porter les mains à la tête après avoir reçu un éclat.

Une grande tranchée pleine de vitres cassées par les bombes et un énorme tas de briques entouré d’une multitude de morceaux éparpillés dans tous les sens se trouvaient sur notre passage.

Nous nous rencontrions avec des camarades des autres halls pendant les alertes. Un des camarades de Villejuif, avec moi à Frontevrault, me demanda si je pouvais lui procurer une boussole. Profitant du désarroi à chaque alerte, je dévissai un compas en plusieurs jours, dans un poste de pilotage au hall 6 ; étant électricien, j’allais chercher les fils dans ce hall et je lui amenais. D’environ 6 cm de diamètre et une quinzaine de long, le compas était trop volumineux pour être dissimulé et nous l’enterrâmes dans un trou de bombe.

Une nuit l’alerte sonna et je restais dans mon lit, la discipline était moins stricte. D’un seul coup, une puissante déflagration ; je bondis hors du lit avec les quelques camarades qui restaient. Notre dortoir était à moitié démoli. Nous arrivâmes aussitôt près de la baraque baukommando devant laquelle un obus de la flack explosa en retombant sur le sol, blessant plusieurs détenus et en tuant un.

Quelque temps après on constata la désorganisation quand un ordre arriva d’arrêter la fabrication du Hei 177, puis de reprendre, d’arrêter de nouveau. Finalement nous terminâmes le montage d’une série et dès qu’ils étaient achevés et réceptionnés, une équipe coupait au chalumeau et nous allions charger les morceaux dans des wagons à la gare de l’usine près du hall 2. C’est à ce moment là que je vis le premier Wocke-Wulf 190, près de cette gare.

Beaucoup de camarades furent envoyés à Halberstadt, considérés comme spécialistes et parmi nous la plupart furent affectés à la construction des Wocke-Wulf dans les caves.

Pendant toute cette période nous avons assisté aux essais d’un petit avion sans moteur, tiré par un Dornier qui le lâchait à une certaine altitude, il planait pendant une ou deux heures et redescendait.

 

Lucien Pruvost Matricule 58186