Discours de Pierre RIVOALEN à Falkensee
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Nous sommes arrivés à Sachsenhausen début juillet 1944, venant de Neuengamme. Neuengamme, un camp qui sentait la mort au sens propre comme au figuré. Le vent rabattait sur ce camp la fumée des fours crématoires et une épouvantable odeur de chair brûlée nous enveloppait constamment. C’est à Neuengamme que j’ai vu un très jeune homme se faire tuer par un kapo Polonais à coups de trique aux cris de « hier ist kein Warum», ici il n’y a pas de pourquoi. Effectivement en camp de concentration…il n’y avait pas de pourquoi. J’y ai compris également, hélas, qu’il n’y avait rien à comprendre. Nous étions répartis dans divers commandos aussi mortels les uns que les autres.

Nous avons donc quitté Neuengamme…sans aucun regret…et sans savoir où nous allions. Je ne me souviens ni de l’heure ni du jour ni comment nous avons été transportés. A ce sujet , je tiens à préciser qu’il m’est très difficile de « témoigner »car je ne suis pas sûr de me « souvenir » avec précision. Un autre a dit : « je ne suis pas sûr que ce que j’écris soit vrai…mais je suis sûr que c’est véridique ». Par contre, je garde avec certitude le souvenir des hurlements des Allemands et de leur langue, cette langue que certains appèlent la langue de Goethe, de Shiller. Pour moi, elle reste depuis cette date une langue de voyous, faite de vociférations inintelligibles, brutale, arrogante et vulgaire.

Je me souviens très bien également de notre arrivée à Oranienburg. En descendant du train, nous avons traversé la ville… en rang par cinq sous les quolibets, les insultes et jets de pierre de la population civile. Ceci se passait en juillet 1944, après Stalingrad et le débarquement en Normandie. Ces Allemands ne semblaient pas avoir compris que cette guerre était perdue. Ces Allemands (comme pour leur langue) me posent toujours problème. Comment ces gens parmi lesquels figuraient certainement des hommes et des femmes cultivés, intelligents et responsables ont-ils pu suivre cette bande d’abrutis sanguinaires qui les ont dirigés pendant plus de dix ans !!!

Après une assez longue marche à travers la ville, un camp nous est apparu : Sachsenhausen, avec la devise de nombreux camps : Arbeit macht frei, le travail rend libre  !

Je ne parlerai pas de Sachsenhausen si ce n’est que pour préciser que nous y avons été immatriculés par ordre alphabétique (chose qui je crois est unique dans les annales de la déportation). Etant dans les « R », je portais le N°84931 en fin de liste.Ce 84931 Kl Sh était donc mon identité de déporté. Nous étions sortis du monde, des Stucks (morceaux, trucs) … de passage…

Après un séjour d’un jour ou deux, nous sommes partis, en camion, pour FALKENSEE, où nous devions rester (pour la plupart) une petite année. Nous étions un peu plus de 1000, rapidement fondus dans la masse où se trouvaient déjà de nombreux Français. La majorité des internés étaient des Européens : Polonais (beaucoup de Kapos étaient polonais), des Allemands (triangles verts pour les droits communs), des Norvégiens, des Espagnols, quelques Tchèques, des Yougoslaves et de jeunes Grecs arrivés environ six mois après notre venue. Je ne veux pas oublier les RUSSES (la grande majorité se disaient ukrainiens) avec qui nous avions très peu de rapports à cause de la langue. Affectés à l’usine DEMAG (groupe industriel Herman Göring) pour la fabrication de matériel ferroviaire, de chars « Tigre », obus et construction de têtes de fusées V1 et V2.

Je ne parlerai pas de la vie du camp puisque cela a déjà été très bien écrit par d’autres. J’ai vécu avec tous ces gens, vaille que vaille ; certains sont morts … personne n’est rentré intact. Ni sains ni saufs, ce que nous avons vécu nous a marqué à tout jamais et je ne pense pas qu’un seul d’entre nous puisse oublier. Quant à moi je suis rentré sceptique et désabusé.

Le monde « civilisé »connaissait parfaitement notre existence et celle des camps. Rien n’a été fait, ni sur le plan politique, militaire ou … publicité. Nous étions parfaitement connus… Notre sort était réglé :aux pertes et profits.

Nous étions arrivés où dire DEMAIN n’avait plus de sens. Quand j’étais là-bas je disais : si nous revenons, il faudra raconter. Quand nous sommes revenus, j’ai compris qu’il n’y avait rien à dire. J’ai appris là-bas qu’on ne peut pas parler aux autres. J’étais seul, tout seul.

Les autres se sont groupés par affinité : les communistes, les militaires, les chrétiens, et les résistants. Je ne faisais partie de rien… et je suis, aujourd’hui, très heureux de n’avoir appartenu à aucun. Je n’ai de merci à dire à personne. D’ailleurs, ce mot merci ne doit être prononcé que le plus rarement possible. Vieux réflexe anar : ni Dieu… oui, ni Maître… difficile à soutenir dans un camp de concentration.

Nous avons bonne mine, les pieds dans le sang, avec notre devoir de mémoire. Les morts du passé ne sont pas morts pour rien, puisque leur souvenir sert à étouffer les cris de ceux qu’on est en train d’égorger…

J’ai continué à vivre (!!) ma toute petite vie, dans mon coin, sans trop chercher à réfléchir… réfléchir à quoi ? Persuadé que je ne rentrerai pas, je ne pensais à rien… comme bien d’autres. Nous étions en enfer : on n’a plus faim, ni soif… en enfer, on n’attend plus rien.

Ainsi une amie de Ravensbrück résumait son « passage » : « et je suis revenue… vous ne saviez pas, vous, qu’on revient de là-bas. On revient de là-bas… et même d’encore plus loin ».

Je ne puis continuer sans parler des «  enfants de Libérose ». Un soir de février, nous avons vu arriver des enfants, titubants, hagards, des yeux immenses regardant le vide. Ils avaient 6/7 ans pour les plus jeunes et une quinzaine d’années pour les plus âgés. Ils ne parlaient pas. Ils ont passé la nuit dans nos blocs et sont repartis le lendemain, à l’aube. Je n’ai jamais su ce qu’ils étaient devenus… disparus comme ils étaient arrivés. Depuis, j’ai remarqué le regard des enfants du monde entier. Toujours interrogatif, immense, plein d’angoisse et de détresse… c’est le même regard que ceux de Libérose. Qui a vu ces yeux là ne peut pas oublier. Qui se souvient encore des enfants de LIBEROSE !!!

Nous avons continué à « vivre »sous les coups et les cris. Pour moi, en plus des mauvais traitements, lorsque je me souviens des « Germains », je me rappelle « qu’ils ont gueulé si fort que l’écho de leurs aboiements ne s’éteindra jamais ».

Quant à la solidarité … j’avais 20 ans, je n’ai jamais reçu le quart de la moitié d’une cuiller à soupe en plus de ma ration.

Nous sommes restés jusqu’à la fin, je pense, « protégés »par notre statut d’ouvriers de l’usine Demag. Nous avons été épargnés par les derniers combats autour du camp. Le 26 avril 1945, plus personne ne nous gardait… plus de barbelés électrifiés… nous étions libres.

Quelques observations qui résument complètement mon avis après ce séjour :

-là bas, toutes les philosophies ont avorté, toutes.

-vous ne croirez pas ce que nous disons… parce que si c’était vrai, nous ne serions pas là pour le dire.

-et Dieu dans tout cela ?

En ce qui me concerne, il n’y a pas eu de problème. Athée, je suis entré en camp de concentration, athée , je suis sorti.

Mais d’autres ? des amis juifs m’ont dit « Dieu a brûlé dans les fours. Il est parti en fumée par les cheminées ». Pouvait-on remercier Dieu … à Auschwitz ?

Inconsciemment, je m’excluais. Je vivais un cauchemar, comme dans un brouillard dont je ne savais pas sortir, englué. J’ai entendu par la suite… après la guerre , de nombreux flambards prétendre qu’ils avaient passé leur temps à saboter… c’est fou, le nombre de héros qui ont réalisé des exploits… au péril de leur vie !!! Cela n’a pas d’importance… je n’ai aucun mérite… j’en suis très fier.

Lorsque je suis rentré…ma mère pleurait… je n’ai pas versé une larme !!! Je cherche encore à savoir pourquoi. Peut-être n’avais rien à dire.

Je suis très heureux d’écrire ces lignes ; elles me replongent dans le passé. N’ai-je pas déclaré un jour : « mauvais souvenirs soyez les bien venus… vous êtes ma jeunesse lointaine. »

Michelet n’a-t-il pas déclaré :  « l’expérience que nous avons vécue est indélébile. Nous avons sondé des abîmes. Une certaine candeur nous est à jamais interdite ».

J’ajouterai, qu’entre les survivants, qui ont eu l’immense privilège de connaître cette incroyable aventure humaine, il existe des liens qu’eux seuls peuvent comprendre. « Sortir de l’histoire pour entrer dans vie… essayez donc, vous autres… et vous verrez ».

Certains ont dit : « nous voulions changer la vie. C’est la vie qui nous a changé ». Je ne suis pas d’accord. J’ai vieilli depuis1945 et je continue à croire qu’on ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années. On devient vieux quand on a renié un idéal. Depuis mon retour, je m’efforce de ne rien renier… ce n’est pas toujours facile, parfois très difficile, mais c’est justement en mémoire de ce que j’ai vécu… je veux rester fidèle.

D’autres ont ajouté : « il vaut mieux ne pas y croire… à ces histoires de revenants ». Et pourtant, ils sont revenus, les revenants…faut-il ne pas les entendre à défaut de les écouter ?

Claudel a même prétendu « vous arriviez de trop loin pour mériter notre confiance ».

Et la France avec un grand F ? Un « anar espagnol »m’a dit la France, ce n’est pas le sang reçu, mais le sang donné ».

 

Ces lignes sont l’histoire banale d’un Déporté banal qui vous est racontée. Si quelqu’un veut juger :qu’il se souvienne qu’après ce que j’ai vécu et vu, mon monde ne peut être le même que le sien. J’ai dû mourir un jour… quelque part en Allemagne et depuis ce jour là, plus rien n’a d’importance. Alors je vis, indifférent et sans problèmes… désolidarisé du monde qui m’entoure.

J’aimerai ne plus penser à rien.

C’est mon histoire et rien de plus.

Avant de finir, je tiens à vous faire partager quelques lignes d’un ami, Déporté italien :

« Vorrei dimenticare, ma, sul cielo di Germania passa una granda ombra, come un volo di corvi su un carnaio ». (Je voudrais oublier, mais dans le ciel de Germanie, passe une grande ombre, comme un vol de corbeaux au dessus d’un charnier).

Vorrei dimenticare … moi aussi je voudrais oublier… Je n’ai jamais pu le faire.