HOMMAGE à ROGER

Avant tout je voudrais vous faire part des messages reçus par les différentes Amicales et Associations de Camps.

La nouvelle du décès de Roger Bordage, nous a profondément affectées. Roger, en plus d’être un grand témoin, possédait une humanité, une simplicité, une gentillesse, un sens de l’Autre, un solide humour, qui faisaient de chaque rencontre avec lui un moment heureux. Il était très souriant, avenant, et sa voix comptait particulièrement. Il était très avisé sur les questions de l’avenir de la mémoire et il impressionnait beaucoup par sa connaissance en profondeur de la politique de mémoire allemande et par ses échanges avec le Dr. Morsch.

Ce sera donc en profonde communion d’esprit et de pensées, jeudi, que nous serons auprès de vous et de sa famille. Soyez cher André notre interlocuteur de bien vouloir dire de notre part combien Roger restera fermement ancré dans notre mémoire. Il fait partie, de ces êtres qui nous quittent, mais dont le souvenir se transforme en lumière pour éclairer la voie de la Mémoire, que nous poursuivons, résolument, afin qu’avec notre entourage - au niveau national et international - on n’oublie jamais le martyre des Déportés, les conséquences de la folie de la haine, l’admirable courage dont ils ont fait preuve et les valeurs qui furent les leurs, celles de Roger.

Avec beaucoup de tristesse, nous vous prions de transmettre à Béatriz son Epouse à ses enfants et petits-enfants nos plus sincères condoléances. Avec toutes nos pensées et nos salutations très amicales,

Nous perdons un grand Ami. Ce message en hommage à Roger a été écrit principalement par Agnés Triebel, Vice-Présidente de l’Association Française Buchenwald Dora et kommandos.

Je dois également vous dire que son ami Raphaël Esrail est très touché par la disparition de Roger, et te témoigne Chère Béatriz , de son soutien affectif dans ce moment difficile.

De Madame l’Ambassadrice de France en Allemagne

Madame la Présidente,

C’est avec beaucoup de tristesse et une grande émotion que j’ai appris la disparition de Roger Bordage.

Monsieur Bordage a démontré durant toute sa vie un courage et une abnégation qui suscitent l’admiration. Déjà jeune homme, il combattait l’occupation nazie au péril de son existence. Durant les heures tragiques passées au camp de concentration de Sachsenhausen et lors de la « marche de la mort» à laquelle il survécut, il fit preuve d’une force exceptionnelle.

Pour avoir travaillé avec lui à plusieurs reprises, l’ambassade de France sait la contribution inestimable apportée par Roger Bordage au travail de mémoire. La transmission aux nouvelles générations de ce qu’a été la barbarie nazie est aujourd’hui encore fondamentale: Roger Bordage y a pleinement contribué et je ne doute pas que vous continuerez à effectuer ce travail en faveur du souvenir collectif. Pour cela, nous vous sommes extrêmement reconnaissants.

En ces circonstances douloureuses, mes pensées vont vers vous et tous les membres de l’amicale. Je tenais à vous présenter mes sincères condoléances.

Veuillez, Madame la Présidente, agréer l’expression de ma considération distinguée.

Anne-Marie Descôtes

Cher ROGER

Il n’était pas possible, aujourd’hui, de nous quitter sans que l’on parle de ton passage sur cette terre que tu as parcourue sur nombres de continents. Tu es né le 2 avril 1925 à Paris, ton Père était marchand de fourrures et ta Mère modiste

L’arrivée des troupes Allemandes qui envahissent Paris le 14 juin 1943 ne te laisse pas indifférent. Tu décides alors avec quelques Amis sûrs de rejoindre les forces françaises libres.

Le premier objectif est de passer par l’Espagne, tu arrives à la frontière pour la franchir, mais ton ennemi est là pour te stopper dans ta course, d’abord par la police Française qui ne manquera pas ensuite de te remettre à la gestapo. Ce sera le 13 mars 1943 alors que tu n’as pas encore 18 ans. Tu ne seras pas malheureusement seul dans cette arrestation car Serge Dmitrieff, que nous avons le bonheur d’avoir parmi nous, sera aussi arrêté. Toi Roger tu seras transféré à la forteresse de Saint Jean Pied de Port, où ton calvaire va commencer, et Serge ira lui à Hendaye dans une villa investie par l’ennemi, qui aujourd’hui porte le nom de « Oroitza » Qui veut dire en basque souviens toi.

Après de longues semaines d’interrogatoires, nous savons ce que cela veut dire, tu vas dans un premier temps être transféré au fort du Hâ à Bordeaux, puis se sera le camp d’internement de Compiègne où sont regroupés les résistants à l’envahisseur particulièrement, dans l’attente d’une nouvelle destination que tu ne connais pas encore. Le 8 mai 1943 c’est le départ pour une destination inconnue, entassé avec tes camarades de combats dans des wagons à bestiaux le voyage durera 48 heures pendant lesquels un arrêt sera ordonné pour tentative de fuite ou vous seront retiré vos chaussures. J’ai en mémoire ton témoignage à la gare d’Oranienburg, lors de nos Pèlerinages où tu décrivais la descente du wagon avec les SS qui hurlaient chacun essayant de retrouver ses chaussures. Puis c’est la mise en colonnes, par cinq direction le camp de Sachsenhausen que chacun va découvrir.

Après la mise en quarantaine où un rasage de l’ensemble du corps et la désinfection est pratiquée pour tous les nouveaux détenus, puis chacun recevra un numéro matricule, un stück, traduction une pièce, l’humiliation commencée là toi Roger tu auras le N° 66414, ZEX OUNT ZEXSICH THAUSEN VIERHUNDERT VIERZEHN, numéro qu’il fallait ne prononcer qu’en allemand. Puis c’est l’affectation pour le travail. Certains resteront dans le Grand camp, comme il était dit, tous les autres seront affectés dans un Kommando. Le plus important sera celui de Heinkel, où tu auras en charge la gestion et la distribution des tôles pour la construction des avions HE 177.

Le 18 avril 1944, en début d’après-midi, Heinkel est l’une des premières usines de matériel de guerre de la région à subir un bombardement Anglo-Américains. Les dégâts seront très importants ce qui oblige les SS à transférer les détenus dans d’autres kommandos. Tu rejoindras le kommando disciplinaire de Klinker. Lieu qui te laissera un souvenir qui représente la barbarie nazie, tu seras témoin d’une fusillade de jeunes camarades accusés de sabotage.

Dans la nuit du 21 au 22 avril 1945, c’est l’évacuation du camp, vous serez 30 000 à partir sur la route de la mort. Vous ne resterez plus que 17000 en vie lors de votre libération, tu seras enfin libre le 3 mai 1945 près de Crivitz.

Après un court séjour dans un hôpital militaire de Lille, tu rejoindras ta famille à Paris où enfin ta Mère pourra te serrer dans ses bras. Comme la majorité de tes camarades fatigués et amaigris tu ne pèseras que 35 kg.

La vie peu à peu reprend son court normal. Tu vas étudier les sciences à l’université de New York, puis tu reviens en France où tu seras recruté par le Ministère des affaires étrangères, jusqu’à l’âge de trente ans. Puis tu rejoindras l’UNESCO avec comme mission la participation de programmes de développement en Amérique latine, en Afrique et en Asie. En Argentine tu as rencontré Béatriz qui deviendra ta compagne avec qui vous donnerez la vie à trois enfants : Serge, Nathalie et Nicolas.

Après avoir terminé ta carrière professionnelle, tu rejoins l’Amicale pour apporter tes connaissances sur la vie concentrationnaire et participer à de nombreux témoignages vers le monde de l’éducation.

L’Amicale se développe avec de nouveaux objectifs et notamment la création du Comité International de Sachsenhausen. Charles Désirat en sera le promoteur en 1964, tu seras très attentif et apportera ton soutien dans ce nouvel horizon. Après le décès de Pierre Gouffault tu lui succéderas en tant que Président du Comité International de Sachsenhausen en avril 2010. Dans ton implication tu as su défendre avec rigueur la mémoire de tes camarades déportés, faire entendre leurs voix dans les plus hautes instances internationales et nationales. Tu as également dénoncé les dérives fascisantes contemporaines quand elles te rappelaient trop le passé et les engrenages génocidaires. Tu disais notamment « Nous refusons la mise en équivalence des culpabilités, la hiérarchisation de la souffrance, la concurrence entre les victimes et l’amalgame des phases historiques»

Tu étais membre du Conseil consultatif, appelé « le Beirat » au sein duquel tu as donné avec vigueur ton point de vue sur la nécessité de développement du Mémorial. Tes connaissances en Anglais et en Espagnol t’ont donné un pouvoir de communication reconnu. Tu utiliseras les compétences de tes prédécesseurs Charles Désirat et Pierre Gouffault pour mener une politique constructive. C’est en cela que ton travail est apprécié tu recevras l’ordre du mérite du Land de Brandebourg. Lors du dernier CIS tu seras à nouveau réélu au poste de Président pour la huitième fois. Pendant cette réunion tu échangeras ton inquiétude sur le devenir du Comité, avec la nouvelle Secrétaire d’état à la culture, le Dr Gutheil, entre autres, il sera question de subventions estimées insuffisantes, la succession du Directeur du Mémorial, le Dr Morsch, qui doit prendre sa retraite en juin 2018.Ton dernier combat, le 5 mai dernier sera la construction du Mémorial de Liebérose bien que ta maladie devienne préoccupante et te donne beaucoup de fatigue.

La République Française reconnaîtra en toi ton combat à défendre la Mémoire de tes camarades de déportation, ainsi que tes nombreux témoignages vers les Collégiens et Lycéens. En cela tu recevras dans un premier temps la Légion d’honneur puis tu deviendras Commandeur de la légion d’honneur.

Je ne te dirais pas adieu car c’est le début de l’oubli, simplement au revoir.

L’amicale te fait part Chère Béatriz de ses plus vifs regrets et vous entoure toute la famille de sa sympathie devant la douleur de la disparition d’un être cher et permettez-nous de partager votre peine.