Guy nous a quittés le 26 mai 2021, dans sa 97 ème année

 

Éloge funèbre à Guy Chataigné

Prononcé le 4 Juin 2021 au Crématorium de Mérignac

par son petit-fils, Ismaël Chataigné, au nom de la famille.

Chère famille, chers amis,

C’est avec beaucoup d’émotion que nous nous retrouvons aujourd’hui pour dire adieu à Papy ; pour rendre hommage au mari, au père, au beau-père, au grand-père, à l’arrière-grand-père, à l’oncle, à l’ami, au camarade et finalement, à l’homme, à ce grand homme que nous avons eu la chance de côtoyer et qui nous manque déjà tellement.

Il nous a quittés à l’âge de 97 ans, après avoir vécu une vie extraordinaire, une vie pour laquelle il s’est battu jusqu’à la fin de ses jours, sans jamais se laisser aller, même dans les pires moments de détresse. Le résistant qu’il était est allé jusqu’au bout, en restant fidèle à son style si particulier. Quel caractère ! Vous le savez bien… Quelle personnalité !

Il nous a bénis avec sa bienveillance patriarcale jusqu’au dernier moment. Malgré les douleurs, malgré les effets anesthésiants de la morphine, en vue de son décès imminent il a voulu s’occuper des derniers détails de la gestion de la maison en dictant des lettres, en nous transmettant des directives. Il a aussi dicté son dernier article qui portait sur la marche de la mort, qu’il avait en tête mot pour mot.

L’ancien combattant a mené son combat pour la vie jusqu’à la fin de ses jours. Il est parti en toute conscience, en restant lucide, avec toute sa tête. La mort, il la connaissait bien. Il avait perdu des centaines de camarades dans des conditions inhumaines. Tout au long de sa vie il a prononcé les éloges funèbres de dizaines d’amis et de copains de déportation. Et il a aussi malheureusement subit la perte de Noëlle, sa fille ainée, en novembre 2015, qui nous a quittés trop tôt. Il le savait très bien, que cette mort à laquelle il avait échappé miraculeusement à l’âge de 20 ans en marchant vers la mer Baltique, reviendrait le chercher un jour, mais cette fois-ci en tant qu’homme libre, après avoir vécu une vie digne, à la hauteur de ses rêves de jeune homme.

C’est pour cette raison que je peux vous dire, très chers amis, au nom de toute la famille, qu’il est parti en paix.

Il avait la conviction d’avoir parcouru le chemin d’une façon intègre. Il avait du caractère, on le sait bien, mais il aimait les siens par-dessus tout. Il nous l’a dit, avant de partir : « je vous aime, ce n’est pas seulement une façon de parler, c’est un vrai ressenti. » Il nous a tellement aimés, qu’il a attendu jusqu’à ce que le dernier de ses petits-fils vienne le voir pour fermer les yeux. « J’avais peur de ne pas vous revoir », disait-il ému. Il est parti en paix, entouré de ses êtres chers, de sa descendance, de nous tous qui portons en nous le plus beau des héritages, grâce à lui et grâce à toi, ma chère Mamiette, l’héritage immense de la vie.

Une vie, la sienne, qui a commencé un 18 janvier 1924 dans le village de Bois, en Saintonge, « la douce Saintonge », comme il aimait le dire, dans une famille paysanne originaire de la région. Il était le dernier fils d’Henri et de Suzanne Chataigné. Son père était instituteur de campagne, un hussard noir qui lui avait inculqué les valeursde la laïcité et de la république, mais surtout l’amour pour la culture. Il avait aussi une grande admiration pour sa mère que tous appelaient Mamyzanne. Il disait d’elle que c'était « une sainte femme », et en effet, c’était une femme honnête, travailleuse et très courageuse qui lui avait transmis l’amour de la vie paysanne.

Guy était le plus jeune d’une fratrie de trois. L’ainée, Janine, qui a mené une carrière d’institutrice en Charente Maritime, s’était occupée de son petit frère chéri lors de l’occupation allemande et l’avait aidé à se cacher pendant des semaines, avant qu’il soit finalement arrêté. Il aura toujours professé une énorme admiration pour sa grande sœur, qui nous a quittés en 99, juste une année après Henri.

Avec son frère Henri ils étaient comme larrons en foire. Les deux frères ont été prisonniers en Allemagne, d’où Henri était revenu avec des blessures provoquées par un obus à la tête et à la jambe. Lui aussi aimait profondément la vie. Lorsqu’ils étaient ensemble c’étaient de sacrés gais lurons, ils avaient le besoin de fêter la vie, malgré les échecs, malgré les problèmes de santé.

À leur retour d’Allemagne tous les deux ont fondé une famille. Car Papy, malgré son caractère indépendant et ses idées progressistes, conservait une vision très traditionnelle de la famille. Pendant les dernières années il s’est inquiété pour chacun de nous, il menait l’initiative pour qu’on se réunisse autour d’une table, il faisait des efforts pour avoir des nouvelles de tout le monde, même des cousins lointains. Il insistait toujours sur l’importance de rester unis : « Appelle ta mère, appelle ton cousin, écris une lettre, envoie une carte postale, donne de tes nouvelles… »

Si nous parlons de la famille, nous devons citer nécessairement sa co-équipière infaillible, sa femme, la mère de ses trois enfants et la personne qui a pris soin de lui pendant les dernières années.

Ce fut aussi en Charente, seulement quelques années après son retour des camps, qu’il a fait la rencontre de l’amour de sa vie, une très belle jeune fille aux yeux noirs, les cheveux bruns et la peau caramel, qui répondait au prénom de Paulette Julia. Elle avait accepté de danser avec lui un soir au bal de Puymangou. Ils se sont mariés le 26 février 1949 à l’hôtel de ville de Marseille avec, selon ses dires, deux personnes sans domicile fixe pour témoins qui avaient accepté de signer en échange d’un petit coup.

De leur union, naîtront Noëlle, Christian et Sylvie. Noëlle est née à Marseille en 51 à une époque où leurs moyens économiques étaient très limités. Quelques années plus tard, Papy a enfin trouvé un emploi stable comme Inspecteur du travail à Bordeaux, où sont nés Christian en 55 et Sylvie en 59. Au fil des années, il s’est occupé soigneusement des besoins matériels de sa famille et ils ont partagé des moments privilégiés. Nous, qui n'avons pas connu cette époque, avons souvententendu de très belles histoires, pendant les vacances, à la maison de Bel-air, entourés par la nature, en compagnie des cousins, et aussi sur les plages de l’atlantique.

Papy avait une très grande sensibilité envers la nature et les animaux. Jusqu’au dernier moment, il s’est occupé soigneusement de son jardin, où il connaissait par cœur le nom de toutes les plantes. Il avait aussi le besoin de se rapprocher de l’océan, qui représentait pour lui le plus grand symbole de la liberté.

Ses enfants se rappellent des larmes qu'il a versées lorsque le chat roux de la famille s'est fait percuter par une voiture, ou quand il a fallu faire piquer Dogapy, le berger allemand qui l'accompagnait dans tous ses travaux champêtres à Yvrac. Sur son lit de mort, c'est les larmes aux yeux qu'il nous a demandé de veiller sur Cerise, sa chatte, qu'il appelait affectueusement « la jolie poule ».

Papy, nous le savons bien, était quelqu’un de très généreux. Il s’est toujours soucié des siens, c’était un père de famille avec un énorme sens de la justice, et aussi quelqu’un de très solidaire, toujours prêt à aider les autres. Mais en tant qu’individu il était aussi une âme libre. A son retour des camps il était tellement ivre de cette liberté fraîchement retrouvée qu'il s'amusait à sauter les haies, ce qui ne manquait pas de le faire passer pour un original aux yeux des gens du coin. Le camarade Guy Chataigné s’est battu tout au long de sa vie pour les idéaux de justice, de liberté et de solidarité.

Nous ne saurions pas lui dire au revoir sans faire appel à sa vie de résistant, à son engagement dans le monde de la déportation, à l’énorme travail qu’il a mené en tant que témoin pendant les dernières années, et aux valeurs et convictions qui émanent de son parcours vital d’ancien combattant. En ce sens, et malgré sa volonté de partir en toute discrétion, pendant les derniers jours la famille a reçu des condoléances provenant de divers amis appartenant à différentes associations de la mémoire, comme l’Amicale de Sachso, la FNDIRP, le CETJAD, et aussi des condoléances provenant de professeurs et élèves, qui avaient été touchés par son témoignage. Je voudrais seulement citer quelques mots d’une de ces lettres :

« Tout au long de sa vie, Guy Chataigné a témoigné de son expérience concentrationnaire. Il avait l’éloquence des grands conteurs. Lorsqu’elle s’élevait, sa voix emplissait le lieu de sa présence et saisissait l’auditoire dès lors conquis. Sa parole avait la hauteur des tragédies antiques. Elle s’écoulait au rythme d’un phrasé au pas sûr. Ses mots avaient le poids des choses graves. Avec la disparition de Guy Chataigné s’éteint une grande voix de la déportation. »

Au fil des années, dans ses témoignages dans les lycées et collèges, la mémoire du vécu et des copains décédés a terminé par prendre le dessus des partis politiques et des drapeaux. Il avait la volonté de transmettre à ces jeunes gens un message d’optimisme universel fondé sur une prise de conscience des horreurs qu’il avait connues dans les camps, en sachant que très souvent les idées précèdent les actes. C’est pour ça qu’il défendait l’importance de l’éducation, d’une éducation fondée dans un esprit critique, dans la transmission de la culture, de la mémoire et des valeurs citoyennes, qui pourraient seulement nous maintenir à l’écart des idées totalitaires.

En ce sens, Papy était un homme extrêmement curieux. Il se cultivait en permanence, il avait des centres d’intérêt très variés -la botanique, l’histoire, la littérature, les astuces de la langue française, les humanités, la géopolitique, la géographie-. Pendant les derniers temps il avait beaucoup souffert de la perte de sa vue, car il avait l’habitude de passer des heures à lire, souvent le soir, avant de dormir.

Papy était aussi un homme très charismatique. Son charme ne laissait personne indifférent, il savait parler aux gens, il s’intéressait à l’autre. Par des raisons et des contextes très divers -toujours reliés à sa notion de solidarité- il avait appris trois autres langues : il parlait le patois charentais, l’espagnol et l’allemand. Il avait le don de la rhétorique, il était capable d’improviser des discours où il employait des tournures et des expressions si poétiques… Il connaissait par cœur des citations, des expressions, des proverbes.

Papy avait aussi un incroyable sens de l’humour. Qu’est-ce qu’on a pu rigoler avec lui ! Un sens de l’humour et de l’ironie qu’il a conservé jusqu’au dernier moment. Sur son lit de mort, il m’a répété encore une fois un proverbe catalan qu’il avait appris à Barcelone : Manga be, caga fort et riu te de la mort ! (Mange bien, chie fort et fous-toi de la mort !)

La vie passe très vite, la mort nous invite à réfléchir sur son véritable sens. Nous ne pouvons pas parler de la fin de la vie de Papy sans citer son intérêt pour les questions d'ordre spirituel. Lui qui avait été admiratif de la foi des Témoins de Jehovah dans les camps, a éprouvé le besoin d'étudier la Bible pendant les dernières années de sa vie. Dans sa quête, il réclamait fréquemment à Mamiette de lui lire des passages bibliques et il l’accompagnait aussi aux réunions. C’est pour cette raison que M. Luc Laforet, avec qui il avait étudié la Bible pendant ces derniers temps, prononcera, juste après le diaporama, quelques paroles inspirées par le message biblique, pour tous ceux qui souhaiteraient l’entendre.

Mais si Papy a su nous transmettre un engagement concret à travers sa parole, mais surtout à travers ses actes, c’est qu’effectivement la vie vaut la peine d’être vécue, du berceau à la tombe, génération après génération, en luttant pour que nos enfants héritent d’un monde meilleur, en faisant face aux adversités avec la même intensité que nous profitons des petits moments de bonheur qu’elle nous offre tous les jours.

Pour nous tous, chère famille, chers amis, qui avons eu la chance de connaître Guy Chataigné dans l’intimité, qui avons eu le privilège de lecôtoyer au fil des années et de ressentir ses valeurs remarquables, arrivés à ce jour, nous ne pouvons que partager la douleur de sa perte en gardant le

meilleur de son exemple et de l’immense amour qu’il éprouvait pour sa famille et pour ses être chers.

« Prenez-soin de Maman ! » Nous disait-il encore il y a deux jours. On sera là pour toi, chère Mamiette, et lui aussi, quelque part, car il habitera toujours dans nos cœurs, à l’intérieur de nos gestes, dans nos paroles et dans notre mémoire.

Merci beaucoup de votre présence. Je sais que certains ont fait de la route pour se joindre à nous aujourd’hui. Merci infiniment.