GUY CHATAIGNE NOUS A QUITTES

 

Le dernier déporté de notre amicale girondine n’est plus. Il s’est éteint le 26 mai 2021 entouré de sa famille. Il laisse un grand vide parmi nous.

Guy vit le jour en Charente le 18 janvier 1924. Son père, instituteur à Jonzac, formé à la rude école de la république, il eut très jeune conscience de la montée du fascisme. A 16 ans déjà dans l’optique de la résistance il attendit que les choses s’organisent. C’est en mars 1942, à 18 ans qu’il prit pied dans le mouvement du front national de la libération et de l’indépendance nationale. C’était un groupement actif composé, d’une part de militants communistes et de syndicalistes, d’autre part de gens sans opinion particulière mais convaincus qu’il fallait débarrasser la France de l’occupant allemand donc, la résistance s’est organisée : collectes d’armes, rédaction des tracts, démystification des effets de la propagande allemande et de celle de Vichy, récolte de renseignements concernant les convois militaires, leurs mouvements et leurs effectifs.

Tous ces jeunes savaient – ils qu’ils étaient ce qu’on appellerait plus tard des résistants ? Ils voulaient juste être libres dans leur pays.

Alors qu’aucun ne le soupçonna Jonzac était devenu le point de mire des policiers français et de la Gestapo. En juillet les arrestations commencèrent. Le 23 septembre Guy et une vingtaine de camarades de Jonzac et de sa région furent arrêtés. Sur 11 de ses compagnons déportés, 6 sont morts au camp, 5 sont revenus, la plupart n’ont pas survécu longtemps en raison des séquelles des mauvais traitements.

De prison en prison (La Rochelle, Compiègne) les choses se prolongèrent jusqu’à l’hiver 1942 et précisément le 23-24 janvier 1943, 1600 hommes furent embarqués sans ménagement dans des trains de marchandise à raison de 110, 120 par wagon dans des conditions épouvantables de soif, de faim, de froid, de crasse.

Au matin du 25 janvier lorsque les portes s’ouvrirent Guy découvrit pour la première fois le nom d’Oranienburg sur le bâtiment de la gare et se trouva en présence des SS en armes avec la tête de mort sur le revers de leur veste : SS formés spécialement à la garde des camps.

Les prisonniers furent acheminés vers le camp de Sachsenhausen portant sur son portail d’entrée la funeste inscription en allemand « le travail rend libre ».

Commença l’horreur de l’univers concentrationnaire : le travail harassant, le froid, la faim, les appels sans fin, les brimades, la promiscuité, la vermine et la lutte pour survivre jour après jour.

Je ne reviendrai pas là – dessus, chacun sait désormais de quoi était fait le quotidien dans le camp de Sachsenhausen .

Toutefois, la résistance commença à s’organiser : l’objectif – limité en système concentrationnaire – était double : maintenir le moral des camarades et suivre à l’aide de journaux nazis les défaites des Allemands.

Malgré le délabrement physique seul le moral permit à ces hommes de survivre.

Guy travaillait à la fonderie du Kommando de Heinkel et avec ses camarades d’infortune passa maître dans l’art du sabotage : la production était quasiment nulle aussi bien par la lenteur d’exécution que par les vices introduits dans la fabrication.

Le 6 juin 1944, jour du débarquement Guy était toujours à Heinkel.

Le 10 avril 1945, Klinker est bombardé ; le bruit de la canonnade à l’approche de Berlin indiquait que les alliés étaient proches. Les bruits de l’évacuation du camp se sont propagés ainsi que la crainte de l’extermination de l’ensemble des détenus. En effet, devant la débâcle de l’armée allemande Himmler avait donné l’ordre d’assassiner tous les déportés, ce qui fut impossible en raison de la progression de l’armée rouge.

Les SS décidèrent donc le 21 avril de faire évacuer le camp et de marcher jusqu’à la mer Baltique où des bateaux attendaient les prisonniers dans le but d’être coulés en mer.

Commença cette abominable marche appelée depuis marche de la mort. Elle représenta toutefois un infime espoir : la liberté était peut-être au bout mais peut – être la mort également.

Il fallut marcher, marcher ; gare à ceux qui épuisés se trouvaient en fin de colonne. Ils furent systématiquement abattus d’un coup de revolver dans la nuque et laissés sur place.

Une halte eut lieu dans le bois de Below – bois de la mort également – Guy y resta trois jours et certains de ses camarades parvenus au bout de leurs forces y moururent. On peut encore aujourd’hui lire les inscriptions gravées sur le tronc des arbres.

Le quatrième jour la marche reprit. L’espoir renaquit en apercevant les premiers camions de la croix rouge. Guy n’avait plus désormais qu’une idée en tête : survivre, survivre encore, ne pas laisser sa vie comme beaucoup d’autres dans ce bois, sur cette route…

Et début mai ils furent libres ; plus de SS autour d’eux mais des soldats soviétiques et américains. Le moment le plus extraordinaire confia Guy fut celui où il entendit à la radio les cérémonies de la victoire du 8 mai à Paris.

Après un long cheminement de caserne en caserne, il prit un train vers la France. Au soir du 25 mai il arriva enfin dans le village de Dordogne ou ses parents avertis de son retour l’attendaient. Il avait 21 ans.

Après une longue convalescence il rentra dans la vie active, en particulier à Marseille, et créa sa famille.

Il adhéra d’abord à la FNDIRP et il rentra à Bordeaux en 1951. L’amicale de Sachso fut créée en Gironde ; il ne fut pas adhérent à sa création mais dans les années 75. Il devint rapidement membre du bureau et du conseil d’administration qui le conduisit chaque année à Paris, il participa aux congrès nationaux en France et aux pèlerinages en Allemagne.

Guy et quelques camarades de l’amicale conscients de l’importance de leur devoir de mémoire, décidèrent de témoigner auprès des jeunes générations. De plus, cette démarche leur semblait indispensable en raison de la promesse faite aux camarades assassinés.

Depuis il a témoigné, inlassablement dans les établissements scolaires allant d’écoles primaires en collèges, en lycées en facultés ; non seulement en Gironde mais dans les autres départements de la région aquitaine.

Pour l’avoir accompagné parfois dans ses déplacements j’ai pu constater à quel point sa prestance, son charisme et sa belle voix d’orateur ainsi que sa mémoire infaillible pouvaient toucher son public et l’émouvoir.

 Je suis certaine que comme moi beaucoup sont heureux de l’avoir connu et honorés d’avoir été de ses amis.

 

Danielle LAPORTE , fille de Raymond LAPORTE, Matricule 76684, K° Speer Bordeaux

 

Cet hommage a été rédigé le 5 juin 2021. Par manque de place nous le faisons paraître maintenant avec nos excuses pour Danielle Laporte qui tenait à rendre un dernier hommage à Guy Chataigné.