Discours de Madame l’Ambassadrice

à l’occasion de la réception de l’amicale de Sachsenhausen le 2 mai 2022

 

 

Chère Madame CADIOU [Mireille CADIOU, Présidente de l’amicale de Sachsenhausen],

Chère Monsieur LASSAGUE [André LASSAGUE, Secrétaire général de l’amicale de Sachsenhausen]

Chers membres de l’Amicale de Sachsenhausen,

Mesdames et Messieurs,

Après deux ans de reports et d’annulations causés par la pandémie, je suis particulièrement heureuse et honorée de pouvoir vous accueillir ce soir au sein de notre Ambassade, afin de saluer avec solennité la mémoire des déportés et des internés du camp de concentration de Sachsenhausen et de ses Kommandos.

Pour la première fois de son histoire, l’amicale française de Sachsenhausen organise son pèlerinage annuel sans la présence de ses anciens déportés. Mes pensées se tournent d’abord vers MM. SUILLEROT et DMITRIEFF, qui ne peuvent plus participer au voyage en Allemagne, et que j’ai eu le privilège de rencontrer en 2018 puis en 2019.

Les nombreux échanges entretenus avec les anciens déportés au cours des dernières années m’ont profondément marquée et impressionnée. Je dirais même qu’ils ont été des sources d’inspiration et des moments d’apprentissage uniques. La sagesse des anciens déportés, leur courage qui a fait nos libertés, la profonde modernité de leur message dédié à la compréhension mutuelle, leur dévouement à la jeunesse et à la transmission du savoir, mais aussi leur extraordinaire clairvoyance à prévenir les crises sociales et politiques de notre temps - tout cela ne sera pas effacé par la fuite du temps.

Bien au contraire, je suis convaincue que le legs des déportés, ces innombrables graines de savoir, de paix et de tolérance, semées par vos associations partout en France et en Europe, constitueront à l’avenir l’aliment de nos sociétés démocratiques.

Chère Madame CADIOU, Cher Monsieur LASSAGUE, je tiens ce soir à vous assurer de mon écoute et de mon soutien au sujet notamment des défis auxquels votre amicale devra faire face dans les mois et les années à venir. Vous savez que nous dialoguons en confiance et en amitié avec Monsieur DRECOLL et les mémoriaux du Brandebourg. Vos demandes, vos suggestions, mais aussi vos préoccupations seront fidèlement relayées et entendues, à Berlin comme à Oranienburg.

Permettez-moi ensuite de vous exprimer toute la reconnaissance des services de l’État pour votre action, inlassable et innovante, en faveur de cette mémoire partagée qui est le fondement de l’amitié franco-allemande.

Votre association veille d’abord à la protection et à la mise en valeur des lieux de mémoire, ces « lieux authentiques » de la déportation, qui demain, lorsque les témoins ne seront plus là, raconteront à leurs nombreux visiteurs cette expérience incompréhensible et incommunicable de l’univers concentrationnaire.

Les sites de Sachsenhausen, du Bois de Below, et des nombreuses annexes du camp de concentration sont d’abord des sanctuaires dont il faut préserver la dignité.

Ces lieux sont en même temps des espaces d’apprentissage, des lieux de vie, de documentation, d’échange, des lieux culturels tournés vers la connaissance et l’échange international. L’amicale française de Sachsenhausen comprend ainsi la mémoire comme une production culturelle vive et actuelle. La mémoire que vous portez n’est ni amorphe, ni poussiéreuse. Elle est au contraire ouverte au grand public et s’actualise grâce aux nombreux échanges que votre association cultive, en France, en Allemagne, mais également au sein du Comité International de Sachsenhausen. Votre amicale soutient par exemple la création d’expositions ou la publication d’ouvrages sur l’histoire de la déportation.

Avec une constance infaillible, vous répondez présent dès qu’un établissement scolaire vous sollicite pour une intervention ou un témoignage. Je sais par exemple que Monsieur SUILLEROT, s’il ne peut plus se déplacer jusqu’à Berlin, continue de témoigner dans sa région, à 98 ans. Cet engagement en faveur de l’éducation civique et citoyenne constitue le ciment de notre démocratie et protège de l’érosion nos libertés fondamentales. À ce titre, l’action de votre amicale est indispensable et je dirais même irremplaçable.

Au-delà du souvenir et des indispensables rituels de commémoration, vous nous enseignez ensuite que la mémoire appartient aux citoyennes et aux citoyens, qu’elle doit être en même temps fondée sur l’exigence scientifique des historiens et qu’elle ne peut, en aucun cas, être autorisée à devenir l’objet d’une instrumentalisation ou d’une révision.

Les amicales françaises d’anciens déportés nous apprennent également que la mémoire est un sujet nécessairement transgénérationnel. Le traumatisme de la déportation en effet est transmis en héritage ; il constitue un phénomène social. Votre action témoigne cependant d’une formidable puissance de résilience et de réédification, fondée sur la confiance en l’avenir et un optimisme volontaire.

On se demande souvent à quoi ressemblera le travail de mémoire lorsque les derniers témoins se seront retirés de l’espace public.

Or, voilà plusieurs décennies déjà que les filles et fils de déportés ont pris le relais sur le terrain et dans les associations.

En réalité, la mémoire vie et existe déjà au-delà de l’engagement des témoins directs de la déportation, grâce au travail exceptionnel des enfants, des petits-enfants et même des arrière-petits-enfants de déportés. Vous êtes aujourd’hui les artisans, les actrices et les acteurs d’une nouvelle culture mémorielle tournée vers l’avenir et ancrée au cœur de la Cité. Cette culture mémorielle est partie prenante du débat public et citoyen.

Je me réjouis également de constater que le travail des amicales est aujourd’hui enrichi par l’implication de gens passionnés, souvent des enseignants et des universitaires, dont la biographie n’est pas liée à la déportation, mais qui donnent de leur temps et de leur énergie afin d’aider au renouvellement des associations.

Outre le travail de sensibilisation et l’œuvre de vigilance indispensable réalisés auprès notamment du jeune public, votre amicale joue un rôle important dans les derniers procès du nazisme qui se tiennent aujourd’hui en Allemagne. La reconnaissance des crimes commis par les anciens SS et auxiliaires nazis au sein des camps est indispensable. Il s’agit à la fois d’un impératif moral, et d’un devoir de justice.

Ces procès sont par ailleurs l’occasion d’entendre et de consigner la parole de témoins venus du monde entier. Vous avez d’ailleurs, Cher Monsieur LASSAGUE, témoigné au nom de l’amicale française lors du récent procès ouvert à Neuruppin et concernant un ancien garde du camp de Sachsenhausen. Ce témoignage très important demande beaucoup de courage, car les douleurs et les traumatismes sont ravivés par l’effort du récit. Grâce à vous, la voix des témoins venus de France sera entendue lors de ce procès, qui dévoilera de nouveaux chapitres de l’histoire concentrationnaire.

Je ne saurais conclure ce discours sans avoir une pensée grave et émue pour les anciens déportés actuellement terrorisés et assassinés en Ukraine, du fait de l’agression militaire russe.

Dans une déclaration commune dont je partage la vision, les mémoriaux du Brandebourg, ainsi que des responsables du monde politique et culturel allemand expriment leur solidarité avec la population ukrainienne. Le directeur du mémorial de Sachsenhausen Monsieur Axel DRECOLL rappelle notamment que cette guerre « ravive chez les anciens déportés, au soir de leur vie, des souvenirs insupportables ».

Certains d’entre eux auraient dû participer hier aux commémorations de la libération du camp de Sachsenhausen. Au lieu de cela, les anciens déportés étaient contraints de se cacher dans des caves et des stations de métro, leur vie étant mise en danger par les attaques militaires russes contre les civils.

Il faut avoir conscience que la guerre menée par la Russie en Ukraine repose sur une réécriture de l’histoire et une révision violente de la mémoire.

Nous assistons aujourd’hui à ce que les anciens déportés avaient redouté et anticipé : la falsification de l’histoire et la manipulation de la mémoire sont non-seulement une insulte impardonnable adressée aux victimes du national-socialisme, mais elles constituent en outre la justification des pires atrocités.

Les anciens déportés savaient mieux que quiconque que l’homme est capable des pires inhumanités. Ils nous ont enseigné que l’inimaginable est possible, que ni nos libertés fondamentales, ni la paix, ni nos valeurs démocratiques ne peuvent jamais être considérées comme acquises.

Je vous remercie de votre attention.

 

Madame Anne-Marie DESCOTES, Ambassadrice de la République française en République fédérale d’Allemagne.