Discours de M. Emmanuel COHET

Ministre conseiller de l'ambassade de France à Berlin, à l'occasion de la commémoration
des assassinats du 11octobre 1944

Chère Madame CADIOU, Cher Monsieur LASSAGUE, Sehr geehrter Herr DRECOLL, Sehr geehrter Herr MEYER,
Chers membres de l’Amicale française de Sachsenhausen,
Mesdames et Messieurs, Sehr geehrte Damen und Herren,

 

Deux ans après la dernière visite en Allemagne de l’Amicale française de Sachsenhausen, je suis particulièrement honoré de saluer, au nom de l’État français, la présence retrouvée de celles et de ceux qui, en dépit de la fuite du temps et des difficultés conjoncturelles, font vivre la mémoire des disparus en même temps que l’échange culturel entre nos deux pays.
Nous honorons aujourd’hui la mémoire d’André BERGERON, de Marceau BENOÎT, d’Emile ROBINET et de leurs 24 camarades exécutés le 11 octobre 1944 à Sachsenhausen, assassinés pour avoir fait acte de courage et de résistance.

La mémoire du groupe des 27, cette mémoire aujourd’hui cultivée dans le cadre d’échanges riches et amicaux entretenus entre le mémorial de Sachsenhausen et l’Amicale française, est vive, actuelle, tournée vers l’avenir. Elle est un legs que nous devons transmettre aux jeunes générations en France et en Allemagne, une source d’inspiration en faveur de la consolidation de nos démocraties pluralistes, contre les idéologies destructrices qui grandissent nécessairement lorsque l’on cesse de les combattre.

Il est indispensable de répéter chaque année le nom des 27 hommes assassinés le 13 octobre 1944 dans le camp de Sachsenhausen, de réfléchir au sens et à la profondeur de leur engagement, de raconter leur histoire, certes chargée de peines et de douleurs, mais aussi porteuse d’espoir et d’exemples à suivre.

Notre Ambassade organise régulièrement des échanges et des rencontres entre les anciens déportés français, les amicales et les jeunes générations. Nous constatons à chaque fois que l’émotion stimule la réflexion critique. Si les jeunes peuvent s’identifier avec le parcours des Résistants, s’ils peuvent être bouleversés par le récit de la vie dans les camps, les témoignages aiguisent dans le même temps leur sens critique, les invitant à réfléchir sur ce qu’il paraît nécessaire de protéger au sein du monde qui les entoure.
Le travail de mémoire est ainsi un effort nécessairement transgénérationnel, grâce auquel le traumatisme produit une force de résilience et de compréhension.

Contrairement à ce que l’on craint parfois, la jeune génération n’est pas désintéressée ou indifférente à l’histoire. Bien au contraire, elle est passionnée, attentive et innovante. Elle est capable, si nous lui en donnons les justes moyens, d’employer la mémoire à la pacification de nos sociétés, à la compréhension de l’autre, dans le respect des sensibilités et des spécificités culturelles, et de contribuer ainsi à la consolidation de l’amitié unissant les pays européens.

Il est remarquable de constater aujourd’hui que le dialogue mémoriel entretenu entre la France et l’Allemagne, notamment grâce au travail des amicales, est fondé sur une volonté de rapprochement et de compréhension mutuelle.

En souhaitant honorer la mémoire de leurs camarades sur les lieux des crimes et de la déportation, les anciens déportés n’étaient pas animés par le ressentiment. Leur but était de raconter l’indicible, de rendre compte de l’inimaginable, afin que nous ayons conscience de ce que les hommes sont capables de faire aux hommes. Nous savons aujourd’hui, grâce au récit des grands témoins, que l’inimaginable est possible.

En nommant à haute voix le nom des 27 hommes assassinés le 11 octobre 1944 en représailles d’une action de Résistance, en redessinant leurs visages, en racontant leur parcours ainsi que celui de leurs descendants, lesquels ont porté un violent traumatisme en héritage, nous contribuons, 77 ans après les faits, à restaurer la part d’humanité et de civilisation niée par le national-socialisme.
Nous disons également que le travail de mémoire a été le socle de la réconciliation, puis de l’amitié franco-allemande scellée par les traités de l’Élysée et d’Aix-la-Chapelle. Cette mémoire est partagée par la France et l’Allemagne, c’est-à-dire qu’elle est un terrain d’entente liant nos deux pays.

Cette mémoire partagée définit, selon Paul RICOEUR, une proximité qui est, je cite, la « réplique de l’amitié ». Elle tient dans cet espace intermédiaire, entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, un espace dédié à nos proches, à cet « autrui privilégié » comme l’écrit le philosophe, ainsi qu’à la compréhension de l’autre.

L’actualité nous indique cependant combien ces œuvres communes sont destructibles si l’on ne prend pas soin de consolider leur tissu. La cérémonie qui nous réunit aujourd’hui est à ce titre un rituel indispensable appelant notre vigilance et notre engagement.

Permettez-moi en conclusion de transmettre au mémorial de Sachsenhausen, au Comité International de Sachsenhausen ainsi qu’à l’Amicale française des anciens déportés de Sachsenhausen toute la reconnaissance de l’État français pour l’œuvre vigilante et indispensable accomplie avec inventivité et constance, en nous associant au souvenir des 27 déportés assassinés le 11 octobre 1944, ainsi que celui de leurs camarades.

Avec tout le respect, l’émotion et la pleine conscience de ce que leurs sacrifices nous enseignent.
Je vous remercie pour votre attention.