De la « "perruque" » de Heinkel au SS de Klinker

 

On ne peut soutenir qu’est bien honnête cette pratique qui consiste, dans l’atelier de menuiserie ou de mécanique, à utiliser sur le temps de travail, matériaux et outillage, à des fins personnelles. C’est la « "perruque" ».

Au kommando Heinkel, comme dans toutes les usines d’armement nazies où des déportés étaient affectés, pas d’état d’âme pour se confectionner un objet qu’on était bien résolu à ramener au pays. Compte tenu des cruelles sanctions prévues à l’encontre de cette activité, il importait d’organiser, entre camarades, une rigoureuse vigilance pour déjouer la surveillance des SS, des Vorarbeiter, des civils faisant fonction de contremaîtres arborant l’insigne nazi. Pendant qu’un ou deux, tout en travaillant, assuraient cette couverture, un autre s’affairait pour son propre compte, à raison de quelques minutes par jour. Aluminium, acier, cuivre, plexiglas, destinés au bombardier quadrimoteur He177, sont utilisés pour donner corps à l’objet convoité. C’est ainsi que les cuillères au manche ouvragé, peignes totalement inutiles au camp, coupe-papier finement ciselés, fume-cigarette d’une recherche artistique, apparaissent avant d’être soigneusement dissimulés, ce qui constituait une nouvelle source de danger.

Si les Français avaient le souci de réaliser pour revenir munis de leur précieux ouvrage, d’autres, notamment les Ukrainiens et les Russes, entendaient par ce moyen améliorer leur famélique ration.

A l’angle des cuisines, le soir, après l’appel, se tenait une sorte de marché persan clandestin et furtif, chacun restant debout, prêt à déguerpir à la moindre alerte. La patate bouillie en était l’étalon-or. Une cuillère en aluminium, au manche stylisé, contre cinq ou six patates, suivant leur grosseur, un coupe-papier en acier contre huit à dix patates ou cinq tranches du pain noir et compact.

Conscient de mon incompétence technique, pour n’avoir jamais tenu qu’un marteau ou une scie à bois, avant d’être affecté à un poste de riveteur aux gestes répétitifs , j’étais pourtant aiguillonné par le désir de me munir moi-aussi d’un objet de mon œuvre.

A la fin de l’hiver 1944, j’entrepris de fabriquer une boîteen aluminium, que je voulais originale. L’entreprise fut laborieuse et les malfaçons se sont succédé. Les ébauches allèrent au rebut. Autant de moins pour le bombardier He177 !

Cependant, avec les conseils avertis de camarades qualifiés, mais sans leur intervention, j’ai usé, avec plus de réussite, de cisailles, scie à métaux, maillet, lime ronde et tiers-point. Et cela, toujours protégé par la vigilance de mes compagnons. Ma boîte et son couvercle trouvaient enfin une forme satisfaisante. J’en ai conçu une certaine fierté.

Désireux de donner une âme à mon ouvrage, je l’ai orné de motifs qui se voulaient significatifs . Un crayon gras, chapardé à un civil durant la pause de midi m’en donnait les moyens. Je dessinai sur le couvercle un soleil levant au-dessus d’un mirador dont les rayons enserraient les lettres du mot « Liberté », un mot séditieux entre tous dans cet univers d’esclavage. Sur le rebord du couvercle, je dessinai un bateau à voiles, symbole de l’évasion. Sur le rebord opposé, j’ai ajouté un triangle suivi de mon matricule, « 58067 ». Un camarade lorrain, ouvrier métallurgiste, en effectua fidèlement la gravure.

Encouragé par ma réussite je me mis en devoir de fabriquer un canif stylisé. Sa réalisation nécessitait l’usage d’acier pour la nervure ; je le découpai dans un longeron. Pour revêtement du manche, j’utilisai un bois exotique qui servait d’assise à la mitrailleuse supérieure du bombardier. Une lame de scie allait devenir lame de canif. Tous matériaux stratégiques dont le détournement pouvait être motif à une sanction à la schlague, voire, comme ce fut parfois le cas, d’une pendaison sur la place d’appel de Sachsenhausen, le dimanche.

Mais cette petite industrie de la « "perruque" » et les négoces qui s’ensuivaient allaient brutalement s’arrêter. Le 18 avril, en début d’après-midi, un bombardement aussi soudain que dévastateur allait ravager le kommando. Les sept halls de fabrication, blocks et autres bâtiments ne sont que décombres.

Dès lors, Heinkel allait se vider progressivement de ces milliers de détenus devenus inutiles. Ils furent dirigés vers d’autres camps, notamment Buchenwald et Mauthausen ou d’autres Kommandos de Sachsenhausen.

En mi-juillet, je me retrouvai dans une colonne de quelque trois cents détenus dont une centaine de Français marchant vers le « kommando Klinker », kommando disciplinaire, entouré d’une sinistre réputation. Il était composé d’une immense briqueterie dont Hitler avait voulu qu’elle soit la plus grande d’Europe, une carrière d’argile et une fonderie de grenades. C’est à cette dernière que j’allais être affecté avec une quarantaine de Français. Une chaleur étouffante, une atmosphère humide, poussiéreuse et enfumée ; vacarme des fours et des machines ; des cris de douleur sous la projection de la fonte en fusion. Une faim dévorante, vieille de deux ans et qui va s’aggraver avec une nouvelle réduction des rations. La discipline y était plus rigoureuse qu’à Heinkel et les Vorarbeiter plus cruels, sous la férule des SS.

Des sélections totalement arbitraires visaient ceux que les SS jugeaient inaptes au travail et qu’ils désignaient pour le crématoire.

Un matin de début janvier, suffocant et en sueur, je décidai de m’aérer quelques instants, à l’extérieur.

Ayant subrepticement franchi le portail, je me trouvai immédiatement saisi par ce froid gris de l’hiver allemand et m’exposai dangereusement à une broncho-pneumonie. Mais ce n’est pas du ciel que le péril allait venir. De l’angle de la fonderie, à quinze mètres, je suis interpelé, d’une voix rauque :

- « Was machst du da ? » (Que fais-tu là ?)

C’est le SS de la fonderie, en maraude. Que pouvais-je lui répondre ? Toute tentative de justification ne saurait que m’accabler. J’avais déserté mon poste de travail, une faute qui, à elle seule, devrait le conduire à m’abattre. Il était à deux mètres. Je connaissais depuis cinq mois sa gueule balafrée de vieux baroudeur et ses redoutables sautes d’humeur. Il m’observe quelques instants et ne porte pas la main à son pistolet. Il m’ordonne :

- « Leeren Sie Ihre Taschen » (Vide tes poches)

Il supposait donc que, malgré la formelle interdiction, j’avais cousu une poche à l’intérieur de ma veste.

Là, j’ai sûrement blêmi de frayeur, tant ma faute s’aggravait. Je retirai et lui montrai ma boite de Heinkel que j’avais sauvée du bombardement, de maintes fouilles et des vols. Il avait sous les yeux la preuve trahissant un sabotage. Il observa soigneusement les motifs du couvercle, puis le canif, considéré comme une arme. Puis, paru à son regard un superbe bouton de capote d’officier soviétique, en provenance d’un troc, à Heinkel. La faucille et le marteau dorés sur fond rouge. Mon angoisse était à son comble. Je m’attendais au pire. Mais, curieusement mon SS paraît hésiter quelques instants. Peut-être, en avait-t-il assez de tuer ou n’en voyait-il plus l’utilité. Il me posa simplement la question :

- « Was machen Sie damit? ? (Que fais-tu avec cela ?) à laquelle je ne sus répondre. Il me considéra à nouveau, regarda mon matricule et le « F » de ma nationalité. Puis, il m’aboya :

- « Gepe mal zurück zur arbeit » (Retourne au travail) et d’une violente bourrade m’affale à la base du portail. Ma boîte, autant que ma vie, était sauvée.

Je retrouvai la chaleur suffocante de l’usine. Je fis le choix de ne souffler mot à mes camarades des causes de ma contusion subite à l’épaule.

Soixante-seize ans plus tard, ma boîteet son contenu sont toujours conservés avec soin. Durant des décennies, à l’occasion de mes témoignages en milieu scolaire, je l’ai montrée à des centaines de collégiens, de lycéens et de tout jeunes élèves. Elle est passée par tant de mains qu’elle est devenue plus lustrée. Le fonctionnement de la lame du petit canif fut souvent éprouvé et son manche a été si souvent caressé qu’il en est aussi plus luisant.

Lors de la « marche de la mort » ou durant le retour vers la France en ce radieux printemps 1945, jamais je ne me suis imaginé que la scabreuse « "perruque" » de Heinkel pourrait contribuer à pérenniser la mémoire de la Déportation.

Guy Chataigné

Matricule 58067